En bref
Localiser les alliés et les opposants sur une échelle allant de l'opposition active aux alliés actifs afin d'augmenter votre propre soutien tout en déplaçant le soutien à votre adversaire.
« À la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis, mais du silence de nos amis ».
— Martin Luther King, Jr.
Origines
George Lakey, Training for Change.
Les mouvements gagnent rarement en écrasant l'opposition; ils gagnent en déplaçant le soutien dont bénéficiait l’adversaire. Utilisez l’analyse du spectre des alliés pour identifier les groupes sociaux (étudiants, travailleurs) affectés par le problème que vous souhaitez résoudre, et placez ces groupes le long d'une échelle allant de l'opposition active aux alliés actifs, afin de concentrer vos efforts pour rapprocher ces groupes de votre position. Identifier des parties prenantes spécifiques (p. ex. les étudiants, mais surtout les étudiants inscrits dans des universités publiques ; les travailleurs, mais surtout les travailleurs domestiques) peut vous aider à identifier les moyens les plus efficaces de rapprocher différents groupes sociaux de votre position, afin de réussir votre campagne.
Lors de la planification de votre campagne, il est utile de considérer la société comme une collection de communautés, de blocs ou de réseaux spécifiques, dont des institutions (syndicats, églises, écoles) et des groupes moins visibles ou moins cohésifs comme les jeunes représentatifs de sous-cultures ou encore des groupements démographiques. Plus l’identification des parties prenantes et des communautés impactées sera granulaire et plus vous serez en mesure de persuader ces groupes ou individus de se rapprocher de votre position. Vous pouvez alors peser les coûts et les bénéfices relatifs d’une approche ciblée envers différents blocs.
Les mouvements gagnent non pas en écrasant leur opposition active, mais en déplaçant le soutien dont bénéficiait l’adversaire.
L’évaluation de votre spectre d’alliés permettra d’éviter certains pièges courants. À titre d’exemple, certains groupes d'activistes se focalisent sur leurs alliés actifs et risquent ainsi de « prêcher aux convertis » — en construisant des sous-cultures marginales inaccessibles aux autres populations, sans accorder d’attention aux personnes qu'il faut réellement convaincre. D'autres groupes semblent considérer toute personne qui n'est pas d'accord avec leur position comme un opposant actif, se présentant comme les « quelques justes » incompris et martyrisés. D'autres encore adoptent une approche consistant à « parler au pouvoir le langage de la vérité », comme si un appel moral ou un argument logique suffirait pour convaincre leurs opposants actifs les plus enracinés. Ces trois approches extrêmes vous conduisent droit vers l'échec. Les mouvements et les campagnes réussissent non pas en écrasant l'opposition active, mais en déplaçant chaque groupe d'un cran le long de l’échelle (alliés passifs en alliés actifs, neutres en alliés passifs, et opposants passifs en neutres), faisant accroître ainsi le pouvoir citoyen en faveur du changement et affaiblissant votre opposition.
Par exemple, en 1964 aux États-Unis, le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), un acteur majeur du mouvement des droits civiques des Afro-Américains dans les Etats du Sud ou la ségrégation raciale était courante, a compris que pour obtenir la déségrégation et le droit de vote pour les Afro-Américains, il fallait faire des étudiants blancs sympathisants du Nord des alliés actifs. De nombreux étudiants du Nord soutenaient la cause du Comité, mais ne savaient pas comment participer au mouvement. Plutôt que de pédagogie ou d’arguments, ils avaient besoin d'une invitation à entrer dans la lutte. (Ou pour reprendre le schéma du spectre des alliés, il s’agissait de les transformer d’alliés passifs en alliés actifs.) Par ailleurs, il existait autour de ces étudiants blancs des groupes familiaux et sociaux élargis qui n'étaient pas directement impactés par les luttes des Afro-Américains du Sud. À mesure que la lutte s'intensifiait, ces groupes, jusqu’alors neutres, pouvaient devenir des alliés passifs, voire actifs.
Sur la base de cette analyse, le SNCC a pris la décision stratégique de tenter d’atteindre les communautés blanches neutres du Nord en engageant des étudiants blancs sympathisants dans leur programme Freedom Summer. Des cars transportaient les étudiants jusqu’aux Etats du Sud où ils travaillaient pour inscrire les Afro-Américains sur les listes électorales, et ce faisant beaucoup de jeunes se retrouvaient profondément radicalisés. Ils ont été témoins de lynchages, de violences policières et d’exactions par des foules de Blancs en colère, simplement parce que des Afro-Américains du Sud essayaient d'exercer leur droit de vote.
Beaucoup écrivaient à leurs parents, créant ainsi pour ces derniers un lien personnel avec la lutte. Cela a déclenché un autre changement souhaité : les familles des étudiants sont devenues des alliés passifs, un engagement qui s’étendait souvent aux collègues et amis des parents de ces étudiants. Ceux-ci, quant à eux, sont retournés à l'université dès la rentrée en tant qu'alliés actifs, et ont commencé à organiser leurs campus, faisant ainsi apparaître de nouveaux changements en faveur des droits civiques. Il en résultait une transformation profonde du paysage politique.
Ce changement de soutien en cascade n'était pas spontané; il faisait partie d'une stratégie délibérée qui porte à ce jour des leçons profondes pour d'autres mouvements.
Comment utiliser
Utilisez cet outil pour identifier les groupes qui pourraient être déplacés d'un cran le long de l’échelle, ainsi que pour évaluer les coûts associés aux efforts pour atteindre, sensibiliser et mobiliser chacun de ces groupes. Ne vous servez pas de cet outil pour identifier et attaquer vos ennemis jurés — il s’agit le plus souvent de se focaliser sur le milieu du spectre. Il convient d’identifier les groupes ou les individus de la manière la plus granulaire possible : par exemple, il ne suffit pas de cibler les syndicats, mais des syndicats spécifiques. Plus la démarche sera précise et plus cet outil s’avérera efficace.
Mode d’emploi d’une analyse du spectre des alliés :

Spectre des alliés. Conception : Josh Kahn
Configurez un dessin en "demi-camembert" (voir le schéma). Étiquetez l'ensemble du dessin avec le nom du mouvement ou de la campagne spécifique en question, et placez-vous sur le côté gauche, avec votre opposition sur le côté droit.
Divisez le demi-camembert en cinq tranches :
alliés actifs, c-à-d les personnes qui sont d'accord avec vous et se battent à vos côtés;
alliés passifs, c-à-d les personnes qui sont d'accord avec vous mais ne participent pas (encore) à l’effort ;
neutres, c-à-d les non engagés et non informés;
opposition passive, c-à-d les personnes qui ne sont pas d'accord avec vous mais ne cherchent pas activement à vous nuire ; et
opposition active, c-à-d les personnes qui non seulement ne sont pas d'accord avec vous, mais s'organisent activement contre vous.
Placez, dans les tranches appropriées, différents groupes, organisations ou individus. Prenez votre temps pour réfléchir aux groupes et individus qui appartiennent à chacune des sections. Soyez précis : pour chaque groupe, listez autant de caractéristiques identifiantes que possible. Veillez à remplir chaque tranche; négliger des sections limitera votre planification stratégique et votre efficacité potentielle.
Prenez du recul pour vérifier la précision du travail. Pour chaque groupe ou bloc que vous avez listé dans le schéma, auriez-vous pu inclure des données plus précises — y a-t-il des adjectifs ou des qualificatifs que vous pourriez ajouter pour coller au plus près de la réalité ? Par exemple, au lieu d’inscrire « mères », une tranche pourrait se référer aux « mères riches vivant dans des résidences sécurisées » et une autre aux « mères travaillant comme vendeuses au marché ». Plus la démarche sera précise et plus cet outil s’avérera efficace.
Lorsque vous atteignez les limites de vos connaissances, dressez une liste de questions de suivi — et engagez-vous à faire les recherches nécessaires pour y répondre.
Le spectre des alliés peut également bien fonctionner en complément d’autres méthodologies :
D'abord, utilisez le concept des piliers du pouvoir pour cartographier les principales forces en jeu.
Combinez avec une matrice SWOT pour identifier tous les acteurs clés.
Continuez avec les points d'intervention afin d'identifier les tactiques et actions permettant d’engager les acteurs clés que vous avez identifiés.
Exemples du monde réel

“What we're hoping to get is not just the active allies and passive allies, but hopefully the more neutral bystanders.”

An analysis of how the anti-National Rifle Association movement in the US utilizes the spectrum of allies method in their organizing.