En bref
La hausse des frais de scolarité de 2015 a provoqué une mobilisation étudiante nationale, exigeant une réforme intégrale et questionnant le statu quo économique, politique et social de la « nation arc-en-ciel ».
« Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »
— Frantz Fanon
Le 14 octobre 2015, les étudiants et le personnel de l’Université de Witwatersrand ont occupé les bâtiments administratifs et bloqué l’université en réaction à l’annonce d’une hausse des frais de scolarité. La police anti-émeute a arrêté plus de 25 étudiants, ce qui en a incité mille de plus à se rassembler durant la nuit devant le poste de police local pour exiger la libération de leurs camarades.
En moins d’une semaine, les manifestations se sont propagées aux universités partout dans le pays, non seulement contre la hausse des frais de scolarité, mais aussi pour exiger une réforme plus générale du statut d’étudiant. Les manifestations ont fini par se réunir sous la bannière #FeesMustFall (« Les frais de scolarité doivent baisser »), ce qui marquait l’émergence du premier mouvement étudiant important d’Afrique du Sud depuis le soulèvement de Soweto en 1976.
Même si on le décrit comme un mouvement portant sur une seule problématique, « Fees Must Fall » était une manifestation de mécontentement générationnel avec, et la délégitimation du régime des contradictions morales, idéologiques et politiques de l’Afrique du Sud post-coloniale.
À l’Université de Stellenbosch, les étudiants ont protesté contre l’usage de l’afrikaans comme moyen d’enseignement universitaire. À l’Université de Cape Town, les manifestations #RhodesMustFall (“Rhodes doit tomber”) ont problématisé la célébration perpétuelle de Cecil Rhodes qui incarnait le passé sombre de l’Afrique du Sud du temps du colonialisme et de l’apartheid. Les étudiants ont défiguré sa statue et exigé qu’elle soit retirée du campus. À l’université connue actuellement sous le nom de Rhodes (UCKAR), les étudiantes ayant expériencé des violences sexuelles ont affiché les crimes de leurs homologues masculins en publiant anonymement une liste d’auteurs de crime dans ce qu’on a fini par connaître sous le nom de #RUReferenceList.
L’une des maximes populaires du mouvement était « Cette révolution sera intersectionnelle ou alors elle ne vaudra rien. » Sur la base de cette maxime, « Fees Must Fall » s’est également engagé dans des luttes solidaires, notamment la lutte pour #EndOutSourcing (“Fini l’externalisation”), qui exprimait les demandes des agents d’entretien, des cuisiniers et des jardiniers sous-payés de l’université en vue d’obtenir des salaires décents.
Malgré la maxime de l’intersectionnalité, certains éléments du mouvement se sont prononcés contre les manifestations en lien avec le genre. Sans surprise pour un soulèvement aussi progressiste, le mouvement a diversifié ses critiques aussi bien en interne qu’en externe. L’agitation idéologique interne a conduit à la formation de groupes tels que #PatriarchyMustFall (#LePatriarcatDoitTomber) et #EndRapeCulture (#FiniLaCultureDuViol) par des féministes intersectionnels pour contrer la réduction au silence de facto des questions de genre omniprésentes dans la politique nationale au sein de « Fees Must Fall », et un engagement envers l’intersectionnalité de la part des femmes organisatrices au sein du mouvement.(see: THEORY: Feminism.
Bien que décrit comme un mouvement portant sur un seul enjeu, « Fees Must Fall » a été une manifestation du mécontentement générationnel face aux des contradictions idéologiques, politiques et morales du régime sud-africain post-colonial, et la délégitimation de celles-ci. Les étudiants étaient mécontents de la situation politique où ceux qui avaient jadis lutté pour la liberté et la dignité de la population majoritairement noire ont fini par former une élite régnante, cooptée au sein du capital mondial (see: THEORY: Capitalisme, qui perpétuait la suprématie blanche et marchandisait les services essentiels, comme l’éducation, pour le profit. Les manifestations étudiantes ont créé un mouvement exigeant la décolonisation de chaque aspect de la vie dans la société sud-africaine.
Les hausses des frais de scolarité de 2015/2016 n’ont été abandonnées que pour être mieux annoncées de nouveau l’année universitaire suivante, ce qui a déclenché une nouvelle vague de protestations en 2016 et 2017, conduisant le gouvernement à finir par céder aux exigences des étudiants. Le gouvernement a annoncé que les étudiants pauvres et de la classe ouvrière auraient accès à une éducation supérieure gratuite — une décision qui reste encore à mettre en œuvre en date d’août 2019.
Théorie clé
« Fees Must Fall » s’est engagé dans des luttes non-estudiantines telles qu’une meilleure paie pour les employés de l’université et ont exigé des réformes sans lien avec les frais de scolarité depuis les changements de programme jusqu’à la remise en cause du patriarcat. L’intersectionnalité ne se reflétait cependant pas pleinement dans la politique du mouvement, puisque les femmes organisatrices ont vu les questions de genre mises de côté, avec certaines étudiantes exposées au harcèlement de leurs homologues masculins, y compris durant les manifestations.
Tactique clé
Les manifestations « Fees Must Fall » se sont propagées à toutes les universités d’Afrique du Sud en une semaine, certaines universités et certains campus décidant indépendamment des actions dans lesquelles s’engager. En décentralisant le mouvement, ses processus de prise de décision et ses actions, « Fees Must Fall » a rendu difficile pour l’État de réagir de manière coordonnée, ou pour toute faction isolée d’usurper le mouvement de l’intérieur.
Principe clé
Les étudiants ont soulevé des inquiétudes communes et se sont engagés dans le débat de « Fees Must Fall » en se servant de multiples hashtags consolidés, et pourtant ils se sont organisés eux-mêmes sur les campus et d’un campus à l’autre grâce à la mobilisation et à des liens hors-ligne. Les étudiants se sont servis de plateformes en ligne comme Twitter, Facebook et WhatsApp pour communiquer, avoir des informations en direct sur les actions, et pour faire du brainstorming sur les actions à reproduire dans les campus sous front commun.