En bref
Quand la résistance civile menace de renverser un dictateur, il peut tenter de la court-circuiter en cédant le pouvoir à une personne de son choix. C’est ce qu’on appelle un coup d’État du palais, ou « flou d’État » ;-)
« Depuis l’aube de l’humanité, une poignée d’oppresseurs a accepté de diriger vos vies quand nous aurions dû les diriger nous-mêmes. »
— Alan Moore et David Lloyd, V for Vendetta
Origines
Le coup d’État a été conceptualisé tout d’abord en France dans les années 1640. Il a été popularisé à la fin du XVIIIe siècle avec le Coup d’État du 18 Brumaire, qui a instauré Napoléon Bonaparte Premier Consul de France, mettant fin à la Révolution française. Le coup d’État du palais, plus spécifiquement, évoque la forme de prise du pouvoir de plus en plus courante au XXIe siècle, où un régime sous pression d’un soulèvement populaire, trompe la résistance civile en évinçant son leader nominal mais en transmettant le pouvoir à un autre leader de son entourage. Le contrôle reste entre les mains du palais régnant et de l’élite politique et économique.
Les dictatures se font sournoises. À l’instant capital où elles s’apprêtent à s’effondrer, elles transmettent le flambeau à d’autres membres de leurs cercles au lieu de céder leurs trônes à la volonté du peuple.
Les luttes populaires contre l’autocratie doivent apprendre à identifier la manœuvre de ce « coup d’État du palais » (ou « flou d’État ») et à continuer de résister au_delà du moment de changement de personnel au sommet.
Il y a eu 457 tentatives de coup d’État dans le monde entre 1950 et 2010, dont la moitié ont réussi. Cela fait une moyenne de 1,16 coup d’État par pays en seulement trois générations ! Que cela nous plaise ou non, les prises de pouvoir font partie du paysage politique mondial. Le phénomène est particulièrement répandu en Afrique, qui a connu plus de coups d’État que tous les autres continents.
Mais la poigne de fer est passée de mode pour le dictateur du XXIe siècle. Les cercles des oligarchies sont de plus en plus fourbes pour orchestrer des coups d’État, se transmettant les postes de leadership entre eux pour garder le contrôle tout en étant crédités pour le changement.
Les luttes populaires contre l’autocratie doivent apprendre à identifier cette manœuvre et à continuer à résister au-delà du moment de changement de personnel au sommet.
Les autocrates sont bien conscients qu’établir une fausse démocratie s’avère une affaire lucrative. L’aide étrangère s’accompagne de financement électoral. Les despotes mettent des élections en scène pour sauver les apparences. Les résultats étant truqués avant l’ouverture des bureaux de vote, non seulement ils conservent le pouvoir, mais en plus ils reçoivent les encouragements des clients démocratiques — et les liquidités et le soutien qui viennent avec. L’aide étrangère pour ce genre de simulacre de démocratie génère effectivement une « économie du coup d’État ».
Ces dernières années, le coup d’État du palais est devenu le mécanisme par défaut de la transition pseudo-démocratique en Afrique. Joseph Kabila, qui fut dictateur de la République démocratique du Congo pendant 18 ans, a convenu d’un accord en sous-main pour installer Felix Tshisekedi à sa place, malgré le soutien populaire en faveur de Martin Fayulu en 2018. Comme la popularité du Président Robert Mugabe âgé de 95 ans faiblissait chez les Zimbabwéens, une faction du parti du régime en faveur d’Emmerson Mnangagwa a récupéré le trône au lieu d’organiser une transition démocratique.
La Tanzanie a elle aussi acquis la maîtrise de cet art du changement-sans-transition. Le parti socialiste Chama Cha Mapinduzi, jadis panafricain, le deuxième parti le plus longtemps en exercice d’Afrique, a supervisé un changement de leadership relativement régulier tout en devenant de plus en plus néolibéral et autoritaire.
Parfois, les élites continueront à jouer le jeu du coup d’État du palais même après avoir été déposées, ce qui provoque souvent intentionnellement des menaces à la sécurité pour dire que la transition ne fonctionne pas et qu’ils ont dû s’emparer du pouvoir jusqu’à ce que la situation « se calme ».
Les mouvements démocratiques qui ont mobilisé le soutien populaire pour un changement plus conséquent doivent rester sur leurs gardes face à ce type de manœuvre autoritariste. Pour réussir une authentique transition démocratique, les mouvements doivent poursuivre leurs combats au-delà du moment de changement nominal de leadership.
L’année 2019 donne à penser que les mouvements populaires ne font que ça : en Algérie, les citoyens qui ont renversé Abdelaziz Bouteflika, dictateur quatre mandats de suite, sont encore dans la rue à l’heure d’écrire ces lignes, insistant sur un processus électoral légitime. Au Soudan, le mouvement social qui a forcé l’armée à évincer le dictateur de longue date Omar al-Bashir, est désormais engagé dans un combat féroce (occupations, grèves générales, manifestations massives, etc.) pour établir un gouvernement civil de transition alors même que l’armée tente de garder le contrôle avec violence.
Nous nous trouvons à un moment charnière pour maintenir la trajectoire historique de ce siècle dans la bonne direction — loin de l’idée naïve qu’une mise en scène de relève de la garde suffira, et vers des luttes soutenues pour construire les sociétés que nous voulons.
We’re at a crucial moment to set our century’s historical trajectory in the right direction — away from the naivete that a staged change-of-guard will suffice and toward sustained struggles to build the societies we want.
Exemples du monde réel

Facing dethronement, dictator Joseph Kabila engineered a power-sharing deal with a president less liked by Congolese citizens.

The army’s ousting of elected President Morsi was a part of the regime’s counterrevolution that began the same day Mubarak stepped down.