Récit

#​This​Flag

Le Pasteur Evan Mawarire prend le drapeau du Zimbabwe dans ses mains, revendiquant sa signification en tant que symbole de liberté et de dignité.

En bref

Il a suffi qu’un seul individu appelle à un avenir meilleur pour que les citoyens du Zimbabwe trouvent le courage de renverser un dictateur impitoyable.

« Si l’on n’arrive pas à donner envie de changer aux politiciens, alors nous devons donner envie aux citoyens de faire preuve de courage. »

— Evan Mawarire

Le lundi 29 avril 2016 aurait pu être une journée comme les autres, mais non. J’étais dans mon bureau à l’église après le travail à me demander comment j’allais faire pour financer les frais de scolarité de mes filles. La Bible et le drapeau zimbabwéen sur mon bureau me regardaient. Toute l’histoire du Zimbabwe m’est revenue en tête.

Quelques mois plus tôt, la Banque centrale du Zimbabwe avait connu une crise de liquidités. Elle s’était retrouvée à court de dollars américains et a commencé à imprimer des titres. Les Zimbabwéens étaient mécontents du régime depuis des décennies à cause de la corruption en place, du prix des biens de première nécessité et d’un taux de chômage de 90 %. En réaction à la crise, le gouvernement a annoncé qu’il allait introduire une nouvelle monnaie, qui n’allait faire qu’aggraver la situation d’une population que l’économie faisait souffrir, et qui avait déjà perdu la valeur de son épargne lors d’un changement de monnaie similaire moins de dix ans auparavant.

À la lumière de cette crise, non seulement je ne pouvais plus me permettre de payer les frais de scolarité de mes filles, mais j’étais aussi confronté à la possibilité réelle de ne pas pouvoir mettre à manger dans leurs assiettes. Je ne pouvais plus tolérer ce que notre pays était devenu et je voulais faire savoir à tout le monde que j’en avais assez !. J’ai posé mon téléphone sur la Bible, j’ai pris le drapeau dans mes mains, et j’ai commencé à enregistrer une vidéo que j’ai ensuite postée sur mon compte Twitter, rappelant la signification des couleurs du drapeau zimbabwéen.

L’« heure du mouvement » #ThisFlag est arrivée quand les gens ont été prêts à sortir cette bataille de l’Internet pour la mener dans la rue.

Quand on était enfants, on nous apprenait que notre drapeau représentait une promesse de prospérité grâce à la production agricole (le vert), la richesse des minerais (le jaune), la lutte pour l’indépendance (le rouge), la dignité de la population noire (le noir) et la paix (le blanc). Pourtant, l’État compromettait littéralement tout ce que représentait ce drapeau.

Des milliers de personnes ont commencé à partager et à reposter la vidéo sur d’autres réseaux sociaux comme YouTube et Facebook. Elle est entrée en résonnance avec les douleurs et les espoirs des Zimbabwéens, et avec les frustrations et aspirations des citoyens ordinaires. Les gens ne s’engageaient pas simplement avec la vidéo parce qu’elle exprimait leur réalité, mais plutôt parce qu’ils voulaient revendiquer leur histoire. Les décennies passant, le sens original du drapeau zimbabwéen s’était perdu, transformé en un symbole utilisé et dévoyé par une élite régnante pour accuser les dissidents de trahison ou de déloyauté. Mais les gens voulaient revendiquer la promesse du drapeau et faire de la prospérité au Zimbabwe une réalité (see: PRINCIPLE: Recapture the flag.

Même si on savait que toutes celles et ceux qui avaient tenté jusque-là de s’opposer au régime étaient soit portés disparus ou avaient été blessés, avec deux amis nous avons mis au point un plan pour transformer en action l’excitation virale autour de la vidéo. La peur était très répandue à cause de la répression d’État, notre première mission était donc de briser le silence lentement mais sûrement. On a tout d’abord demandé aux gens de prendre des selfies avec le drapeau zimbabwéen et de le poster sur leurs comptes des réseaux sociaux avec les mots « Hatichada, Hitachatya » (ce qui signifie « on en a assez, on n’a pas peur » en Shona) en se servant du hashtag #ThisFlag. Nous nous sommes alors engagés à poster une vidéo chaque jour (see: PRINCIPLE: Build strength through repetition, jusqu’à la journée mondiale de l’Afrique. Nous voulions encourager les gens à imaginer l’impossible, et à songer à défier le régime car c’était leur devoir moral individuel.

À l’époque, manifester dans la rue était illégal, l’action via les selfies est donc devenue un moyen pour les manifestants de se réunir en ligne et de gagner du courage. Il était désormais temps de conduire cette euphorie virtuelle dans le monde réel. En commençant par des actes de désobéissance subtils, les gens ont commencé à porter le drapeau zimbabwéen avec eux partout — à l’école, dans la rue et même au supermarché. L’« heure du mouvement » est arrivée quand les gens ont été prêts à sortir cette bataille de l’Internet pour la mener dans les rues (see: PRINCIPLE: Élaborer une synergie en ligne-hors ligne.

Le 25 mai, le dernier jour de la vidéo de serment et journée mondiale de l’Afrique, le mouvement a commencé à s’emparer des institutions du régime. Nous avons mis le Président de la Banque centrale au défi de participer à un débat public, et à notre très grande surprise il a relevé le défi. Plus de mille personnes sont venues participer au débat, ce qui a marqué le premier rassemblement physique à grande échelle du mouvement. Puisque, techniquement, les gens étaient invités par un représentant du gouvernement, la police ne pouvait pas disperser le rassemblement (see: PRINCIPLE: Use the law, don’t be afraid of it. Après cela, une action a mené à une autre jusqu’à ce que notre mouvement appelle à une grève générale le 6 juillet 2016. Manifester dans la rue était toujours illégal, mais neuf millions de personnes partout dans le Zimbabwe sont restées chez elles, ce qui a provoqué un blocage national intégral.

En novembre 2017, des actions et des manifestations largement suivies par de nombreux groupes et mouvements de jeunes qui étaient apparu suite à #ThisFlag ont mis un terme à 37 ans de règne d’une poigne de fer de Robert Mugabe.

#ThisFlag, ce n’est pas moi, Evan Mawarire : c’est chaque individu qui a endossé la responsabilité d’agir selon ses moyens. #ThisFlag est un mouvement par et pour chaque individu zimbabwéen, chaque organisation zimbabwéenne et chaque parti et syndicat zimbabwéen qui lutte pour la liberté et la dignité de vie. Nous avons remporté une victoire importante en novembre 2017, mais nous devons encore réaliser nos objectifs plus vastes (see: THEORY: Le coup d’État du palais et notre lutte se poursuit.

Théorie clé

Al faza’a (une vague de solidarité)

Après 35 années sous le régime de Mugabe, la plupart des Zimbabwéens avaient intériorisé leur colère envers le régime et s’étaient adapté à leurs circonstances économiques insoutenables. Mais l’accumulation d’actes de bravoure pour se confronter au régime — depuis les vidéos et les selfies jusqu’aux actions de rue à venir — a servi de déclencheur émotionnel qui a conduit les gens à ressentir le besoin d’agir immédiatement, même si c’était temporaire. Cela a joué un rôle crucial pour arriver à une grève nationale forte de 9 millions de personnes.

Tactique clé

La campagne hashtag

Le positionnement politique de la campagne était stratégiquement scellé dans ses principaux hashtags. Le hashtag #ThisFlag revendiquait la fierté nationale zimbabwéenne en revisitant la signification de son drapeau et son histoire d’émancipation. Les hashtags secondaires #Hatichada et #Hatichatya ont créé un sens de l’appartenance à une communauté prête à agir collectivement.

Principes clés

Chercher la sécurité auprès des réseaux de soutien

La première fois que l’on m’a arrêté, des centaines de gens se sont retrouvés à la prison pour exiger ma libération, ce qui, ajouté à l’enregistrement de l’arrestation et la diffusion en direct du rassemblement devant le tribunal, a créé un haut niveau d’exposition qui protégeait les militants d’une réaction brutale du régime.

Tout est dans la temporalité

Le soulèvement populaire qui a animé #ThisFlag jusqu’à la victoire était une bombe à retardement de conditions économiques extrêmes. Le mouvement a programmé ses escalades stratégiques pour coïncider avec les jours particuliers comme la Journée d’indépendance du Zimbabwe. En outre, la grève générale n’a été lancée que lorsque le gouvernement s’est concrètement retrouvé à court de liquidités, et a cessé de payer les salaires des fonctionnaires et des enseignants et a accru son harcèlement des chauffeurs de minibus et de taxis.