Principe

Bâtir le pouvoir populaire et puis négocier

Photo : LoggaWiggler

En bref

Si la négociation avec l'État a bien un rôle à jouer dans la victoire d'un mouvement social, le succès dépend entièrement de l'endurance et de la détermination des citoyens à maintenir la pression dans la rue, loin de la table de négociation.

« Le problème, c'est que lorsqu’on dit à un général “Toi et quelle armée ?”, il n'a qu'à montrer par la fenêtre. »

— Terry Pratchett

Un État puissant confronté aux revendications d'un mouvement social populaire peut chercher à entrer en négociations. Attention ! Si les négociations ont éventuellement un rôle à jouer dans une démarche populaire, la capacité à obtenir des concessions dépend entièrement de l'endurance et de la détermination du mouvement social à maintenir la pression dans la rue. Autrement dit, dans un contexte de soulèvement populaire, il est beaucoup plus important de se concentrer sur la mise en place et le maintien des manifestations dans la rue que de se précipiter dans des négociations en coulisses.

Les manifestants étudiants au Québec, par exemple, ont réussi à faire annuler une hausse impopulaire des droits de scolarité en 2012 précisément en évitant d’entamer les négociation de façon précipitée :

« Les organisateurs étudiants ont compris que la négociation à elle seule ne suffirait pas à persuader les hommes et les femmes exerçant le pouvoir politique de renoncer à leur programme. En libérant le pouvoir autonome des citoyens dans la rue et en donnant la priorité aux manifestations plutôt qu'au débat politique, les organisateurs ont permis le développement d’une dynamique politique indépendante loin des instances proprement politiques. Du coup, les politiciens ne savaient plus où donner de la tête, et cela a été essentiel pour façonner le résultat de la grève. »

Le pouvoir des campagnes naît de la participation - non seulement du nombre de participants, mais aussi de l'engagement, de la passion, de l'énergie qu'ils apportent à la lutte, ainsi que de la diversité des voix et des secteurs représentés. C’est ce pouvoir populaire que les mouvements doivent bâtir pour garantir que leurs revendications seront satisfaites, et ce pouvoir populaire doit être maintenu pendant les négociations, jusqu'à la conclusion de l'accord et l’obtention d’engagements fermes. Et même après, il est important de maintenir la participation en tant que partie intégrante du processus de mise en œuvre.

Le temps est le premier facteur d’égalisation. Il s’écoule de la même manière pour les riches et les pauvres, qu’on soit seul ou en force. Le temps est toujours du côté de celles et ceux qui savent s’en servir.

Chaque fois que la cible des revendications propose de négocier, il faut se demander ce qui l’y incite. Peut-être la mobilisation initiale contre l'injustice était-elle impressionnante ; peut-être a-t-elle résonné auprès du grand public ; peut-être que certains des soutiens-clé de l’adversaire ont exprimé des opinions divergentes. Quoi qu'il en soit, le souhait de négocier émane non pas de la simple bonne volonté de l’adversaire, mais d’une dynamique défavorable, d’une compréhension que le statu quo est devenu intenable.

Par ailleurs, lorsque les puissants demandent à négocier, cela ne signifie pas qu'ils ont abandonné et sont prêts à faire des concessions. Souvent, ils ne cherchent qu’à gagner du temps en attendant que le mouvement s'essouffle. Ils pourraient exiger explicitement, avant d’engager les pourparlers, la fin des manifestations qui les ont contraints à dialoguer.

C’était le cas pour les Tibétains lorsque le gouvernement chinois a invité les envoyés du Dalaï Lama à une série de pourparlers en 2002. La Chine avait remporté la désignation de pays hôte des Jeux olympiques de 2008 et voulait couper court à toute critique internationale de la politique chinoise au Tibet. Lors des premiers tours de dialogue, les Chinois ont exigé que Dharamshala tempère les manifestations pour créer une atmosphère propice aux négociations. Le gouvernement tibétain en exil a dûment exhorté les militants à suspendre leurs manifestations. Le Premier ministre Samdhong Rinpoche a en effet estimé que les démonstrations perdraient de leur utilité une fois le dialogue entamé. Cependant, les négociations ont échoué peu après la fin des Jeux olympiques. Les Chinois n'ont fait aucune concession, et Dharamsala s'est retrouvé bredouille et en perte d’élan.

Le pouvoir populaire n'est pas la seule flèche dans notre carquois, bien sûr. Si nous dépendons effectivement des ressources humaines pour contrer les ressources financières des riches et des puissants, il y a une autre ressource qu’il faut prendre en compte : le temps. Le temps est le premier facteur d’égalisation. Il s’écoule de la même manière pour les riches et les pauvres, qu’on soit seul ou en force. Le temps est toujours du côté de celles et ceux qui savent s’en servir. Avant, pendant et même après les négociations, il faut éviter que l’adversaire gagne du temps : il s’agit plutôt de tirer parti du temps pour construire le pouvoir populaire.

Exemples du monde réel

Why Occupy Wall Street isn’t about a list of demands

The critics ask: What's the goal of these protests? Everyone wants something different. Which is exactly the point.